Longtemps perçue comme une difficulté pour les exportateurs, la progression du shekel pourrait en réalité traduire une transformation profonde de l’économie israélienne. À l’image du franc suisse, devenu au fil des décennies un symbole mondial de stabilité monétaire, la devise israélienne pourrait refléter la montée en puissance d’un pays désormais porté par l’innovation, les services à forte valeur ajoutée et l’afflux de capitaux internationaux. Pour l’investisseur suisse Costa Vayenas, Israël doit aujourd’hui apprendre à vivre avec une monnaie forte et transformer cette évolution en véritable avantage économique.
Le parallèle inattendu entre le shekel et le franc suisse
La Suisse et Israël semblent, au premier regard, appartenir à deux univers économiques très différents. L’une s’est construite autour de plusieurs siècles de stabilité politique, de neutralité internationale et d’institutions solides.
L’autre a émergé récemment comme une économie dynamique, confrontée à un environnement géopolitique complexe, mais devenue en quelques décennies une référence mondiale dans les domaines de la technologie, de la recherche et de l’innovation.
Pourtant, selon Costa Vayenas, spécialiste de l’histoire monétaire suisse et directeur des investissements au sein de la société Genesis, un point commun majeur rapproche aujourd’hui les deux pays : la puissance de leur monnaie.
D’après lui, la hausse du shekel n’est pas uniquement un sujet de préoccupation pour les entreprises exportatrices. Elle constitue également le reflet d’un changement structurel : les investisseurs internationaux considèrent de plus en plus Israël comme une économie attractive, capable de générer de la croissance et de créer de la valeur.
« Une monnaie qui se renforce est souvent le signe qu’un pays attire des capitaux », explique-t-il. Selon lui, Israël doit désormais accepter une nouvelle réalité économique : celle d’un pays performant qui évolue avec une devise forte.
Le franc suisse, une référence historique de solidité monétaire
Costa Vayenas a consacré plusieurs années à analyser l’évolution du franc suisse depuis sa création à la fin du XVIIIe siècle. Son étude historique montre comment cette monnaie a progressivement acquis une réputation unique dans le monde financier.
Le succès du franc suisse repose sur plusieurs facteurs : la stabilité des institutions, l’indépendance de la banque centrale, une gestion prudente des finances publiques et une économie capable de rester compétitive malgré un niveau de change élevé.
Au fil des crises internationales, le franc suisse est devenu une valeur refuge pour les investisseurs. Alors que plusieurs grandes économies ont connu des périodes d’inflation importante, de dévaluations ou d’instabilité monétaire, la Suisse a réussi à préserver la confiance dans sa devise.
Cette réussite ne signifie pas que le franc suisse n’a jamais connu de périodes difficiles. Au contraire, la Suisse a régulièrement dû gérer les conséquences d’une monnaie trop forte. Mais elle a développé une stratégie permettant de transformer cette contrainte en avantage.
Le shekel fort, reflet d’une économie israélienne transformée
Ces dernières années, le renforcement du shekel face au dollar et aux principales devises internationales a alimenté un débat important en Israël. Une monnaie forte peut effectivement réduire la compétitivité-prix de certains exportateurs et peser sur les secteurs les plus sensibles aux variations de change.
Cependant, Costa Vayenas estime que cette analyse ne prend pas suffisamment en compte l’évolution profonde de l’économie israélienne.
Selon lui, le pays n’est plus une économie fondée principalement sur des coûts de production faibles. Israël est devenu une puissance technologique mondiale, portée par la cybersécurité, l’intelligence artificielle, les services numériques et la recherche avancée.
Cette transformation rapproche davantage Israël du modèle suisse : une économie capable de vendre au monde entier non seulement des produits, mais aussi des compétences, de l’innovation et des solutions à forte valeur ajoutée.
La force du shekel serait donc aussi la conséquence de cette réussite. Les investissements qui affluent dans le pays, qu’ils proviennent des capitaux étrangers ou des exportations de services, créent une pression naturelle à la hausse sur la monnaie.
Une monnaie forte impose un changement de stratégie
Pour Costa Vayenas, la principale évolution nécessaire en Israël est avant tout culturelle. Le pays doit modifier sa manière de penser son économie et ne plus considérer automatiquement une monnaie forte comme une menace.
L’expérience suisse montre qu’une devise élevée peut également offrir plusieurs bénéfices. Une monnaie crédible contribue généralement à contenir l’inflation, favorise la confiance des investisseurs et permet parfois aux États d’emprunter à des conditions avantageuses.
Selon lui, Israël doit donc réfléchir à la manière dont ses entreprises peuvent continuer à progresser dans cet environnement.
La question n’est plus seulement de savoir comment affaiblir le shekel, mais comment construire des modèles économiques suffisamment performants pour prospérer avec une monnaie forte.
Cela implique notamment d’investir davantage dans la productivité, l’innovation, la formation et les secteurs dans lesquels Israël possède un avantage compétitif durable.
La réponse ne peut pas venir uniquement de la banque centrale
L’un des messages essentiels de Costa Vayenas est que la gestion d’un shekel fort dépasse largement le cadre de la politique monétaire.
Selon lui, une réflexion collective doit réunir le gouvernement, la banque centrale, les entrepreneurs et les acteurs économiques afin de définir une stratégie adaptée à cette nouvelle réalité.
Les interventions ponctuelles sur les marchés des changes peuvent apporter un soulagement temporaire à certains secteurs, mais elles ne constituent pas une réponse durable à une tendance économique profonde.
Le modèle suisse montre qu’une économie peut réussir avec une monnaie forte lorsque ses institutions, ses entreprises et ses décideurs avancent dans la même direction.
Vers une nouvelle étape pour l’économie israélienne ?
La comparaison entre le shekel et le franc suisse ne signifie pas qu’Israël deviendra demain la Suisse du Moyen-Orient. Les deux pays restent différents par leur histoire, leur structure économique et leur environnement géopolitique.
Mais cette comparaison met en lumière une réalité essentielle : une monnaie forte est souvent la conséquence d’une économie qui inspire confiance.
Israël dispose aujourd’hui de nombreux atouts : un secteur technologique reconnu mondialement, une forte capacité d’innovation, une économie tournée vers les services avancés et une attractivité importante auprès des investisseurs.
Le véritable enjeu n’est donc peut-être pas de combattre la progression du shekel, mais d’apprendre à l’accompagner.
Comme la Suisse l’a démontré au fil du temps, une monnaie forte peut devenir un symbole de réussite lorsqu’elle s’appuie sur une économie solide et une vision stratégique de long terme.